Série galerie des batailles du château de Versailles 25/33 : Prise de Yorktown (19 octobre 1781)

Prise de Yorktown le 19 octobre 1781, peinture d’Auguste Couder

La France évincée de l’Amérique du Nord

Après la guerre de sept ans (1756-1763) qui est le véritable premier conflit mondial, la France perd la quasi totalité de son premier empire colonial (les comptoirs indiens mais surtout la Nouvelle-France qui comporte le Canada Français, la Louisiane et l’Acadie). La Grande-Bretagne qui est désormais la première puissance mondiale met donc la main sur un territoire immense (Canada Français ainsi que les territoires de la Louisiane situé à l’Est du Mississippi, ceux situés à l’Ouest sont cédés à l’Espagne) et accroît donc nettement ses possessions en Amérique du Nord.

La Nouvelle-France avant 1763

La menace française écartée sur le nord du continent, les treize colonies britanniques ressentent de plus en plus la présence de la métropole dans leurs affaires comme une ingérence et petit à petit un mouvement réclamant plus d’indépendance se développe.

Par ailleurs, bien qu’étant sortie vainqueur de la guerre de sept ans, les caisses de la Grande-Bretagne ont été vidées par ce conflit. Afin de remettre ses finances d’aplomb, de nouvelles taxes sont votées par le parlement britanniques. Les colons américains refusent de payer les payer car ils ne sont pas représentés politiquement à la chambre des communes de Londres « no taxation without representation ».

La tension monte entre la Grande-Bretagne et ses colonies américaines


D’autres contentieux existent entre la Grande-Bretagne et sa colonie. En effet, les colons ont interdiction d’étendre leur territoire au-delà des Appalaches pour éviter les conflits avec les amérindiens mais les contentieux ne sont pas que de nature territoriale, par exemple, les navires britanniques ont le monopole pour le commerce de certains produits comme le thé. Afin de contrôler sa colonie qui devient de plus en plus instable, le parlement de Londres interdit aux colons de vendre leurs produits à un autre pays que la Grande-Bretagne.

Boston Tea Party en 1775

La tension monte ainsi pendant plusieurs années et divers incident éclatent (comme le célèbre Boston Tea Party) jusqu’à ce que la guerre démarre véritablement en 1775.

Les patriotes américains prennent les armes

Si les milices formées par les « insurgents » ou « patriotes » comme ils se nomment sont victorieuses au début, mais rapidement cette armée inexpérimentée ne fait pas le poids face aux tuniques rouges britanniques très expérimentées.

Une expédition est montée pour tenter de rallier le Canada et plus particulièrement le Québec à la cause révolutionnaire, mais les francophones gardent une rancune tenace vis à vis de leurs voisins qui ont commis de nombreuses exactions pendant la guerre de sept ans (George Washinton qui est à la tête des insurgés américain avait par exemple attaqué et tué les représentants d’une délégation française venue négocier avec lui : affaire de Jumonville) restent sourds à leur demande et demeurent neutre dans le conflit puisqu’ils ne prennent pas non plus les armes en faveur des britanniques.

Le 4 juillet, la déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique est publiée et les treize colonies font donc sécession officiellement de la Grande-Bretagne. Un retour en arrière est désormais impossible. Les américains restent cependant fortement divisés entre indépendantistes et loyalistes et les insurgés enchaînent les défaites.

Les britanniques rencontrent malgré tout des difficultés puisque leur colonie se trouve de l’autre coté de l’atlantique et le temps pour envoyer des troupes faire face aux rebelles est très long.

La France vient au secours des américains

Profitant de l’enlisement de la Grande-Bretagne, la France de Louis XVI signe, par l’entremise de Benjamin Franklin, le 6 février 1778 le « traité américain d’amitié et de commerce ». Ce traité apporte le soutient complet de l’armée française, de la Marine Royale et du Trésor aux Etats-Unis en échange de quoi ils étaient tenus de garantir « à partir du moment présent et pour toujours, contre toutes les autres puissances les possessions actuelles de la Couronne de France en Amérique ».

Portrait de Jean-Baptiste-Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau

Au total ce sont plus de 35 000 français qui traverseront l’atlantique pour participer à cette guerre, aussi bien sur terre que sur les mers, soit près du double des effectifs de l’armée continentale américaine dirigée par George Washington (environ 20 000 hommes). Rejoignant le marquis de Lafayette déjà présent sur place de manière volontaire depuis un an comme quelques autres français, c’est le comte de Rochambeau qui prend la direction de l’armée française. Sur les mers, les opérations sont menées par le comte d’Estaing, l’amiral François de Grasse et le vice-amiral Pierre André de Suffren.

La flotte Française sillonne l’Atlantique

Les premiers combats auxquels la France prend par se déroulent au large de ses cotes lors de la bataille d’Ouessant qui voit une victoire étriquée de la Marine Royale française. Cette victoire permet à la France d’envisager, accompagnée de l’Espagne désormais entrée en guerre à ses cotés, la mise sur pied d’un débarquement en Angleterre. Ce projet ne verra malheureusement jamais le jour, les conditions favorables à un débarquement sans risque ne se présentant pas.

Le conflit se porte donc ensuite de l’autre coté de l’océan, l’amiral d’Estaing est le premier à arriver sur place à la tête de douze vaisseaux de lignes et de quatorze frégates pendant l’été 1778. Il a pour mission d’attaquer les anglais « là où il pourrait leur nuire davantage et où il le jugerait le plus utile aux intérêts de Sa Majesté et à la gloire de ses armes ». D’Estaing à donc carte blanche pour mener les opérations qui lui semblent le plus appropriés, même s’il lui est recommandé de ne pas revenir en France avant d’avoir « engagé une action avantageuse aux Américains, glorieuse pour les armes du roi et propre à manifester immédiatement la protection que Sa Majesté accorde à ses alliés ».

D’Estaing renonce tout d’abord à attaquer New-York défendu par des troupes trop importantes et accompagne avec quelques dizaines de soldats les insurgents américains lors de l’échec du siège de Newport (Rhode Island) lors duquel la flotte française n’a pas pu appuyer les assaut contre le fort à cause d’une violente tempête. La Royale se replie donc à Boston pour deux mois afin de réparer les avaries et de se ravitailler.

La France domine les mers

Les principaux combats auxquels la France participe lors de cette première campagne américaine se déroulent sur les mers et dans les caraïbes en particulier où la marine française et la marine britannique se livrent à un jeu du chat et de la souris pendant plusieurs mois. Pendant ce temps, des renforts sont envoyés de France les escadres du comte de Grasse, de Vaudreuil, de La Motte-Picquet arrivent pour prêter main forte aux navires déjà sur place. Des petites expéditions permettent à la France de mettre la main sur quelques îles des Antilles : Saint-Martin, Saint Barthélémy et Saint-Vincent, mais l’affrontement tant attendu avec les britanniques n’a toujours pas eu lieu.

Bataille de la Grenade, 6 juillet 1779

Le 6 juillet 1779, les flottes se font enfin face au large de la Grenade (Antilles). Ayant sous ses ordres 25 vaisseaux, d’Estaing fait face à une flotte anglaise de 21 navires (auquel ils faut ajouter des frégates et des transports de troupe). La force de frappe des deux flottes est équivalente puisque les français sont armés au total de 1468 canons et les anglais de 1516 pièces d’artillerie.

Avec de telles forces de frappe, l’affrontement est terrible. La flotte anglaise, et son arrière garde en particulier, est étrillée, et l’amiral Byron qui commande les opérations britanniques doit fuir et aller se réfugier à Saint-Christophe (Antilles). D’Estaing malgré l’insistance de ses subordonnés (particulièrement Suffren et La Motte-Picquet) n’engage pas de poursuite alors que le convoi de troupe est extrêmement vulnérable car quasiment pas défendu. Cet affrontement est une victoire nette de la Marine Royale (perte de 176 marins contre plus de 1000 chez les britanniques en plus de 4 navires hors de combat) mais, comme souvent sur les mers, une victoire inexploitée.

Siège de Savannah (septembre-octobre 1779)

La Grenade et les îles voisines des Grenadines sont malgré tout conquises dans les jours qui viennent mais aucun mouvement d’envergure ne découle de cette victoire. D’Estaing et ses navires remontent par la suite au nord du continent et participent au siège de Savannah (colonie de Géorgie) assiégée depuis bientôt un mois par les américains. 3500 français viennent donc renforcer les 1550 américains déjà présent sur place, les navires français qui remontent la rivière Savannah pour appuyer le siège sont pris dans un ouragan et plusieurs navires sont endommagés (dont l’Amazone commandée par Lapérouse). Malgré le renfort de l’armée française, l’assaut majeur qui est lancé contre la ville (octobre 1779) échoue car les britanniques ont profité de la difficulté des français à acheminer leurs hommes et leur équipement sur place pour fournir leurs défenses.

Louis XVI envoie toujours plus de soldats Français outre-Atlantique

En avril 1780, les deux flottes s’affrontent de nouveaux dans la mer des caraïbes au large de la Martinique mais le résultats est cette fois indécis et les pertes équivalentes.

Cette même année, Louis XVI envoie une nouvelle flotte de dix vaisseaux et une armée de 6000 hommes avec à sa tête Rochambeau pour soutenir les américains qui n’ont ni l’expérience, ni l’équipement, ni les effectifs, ni la discipline, ni la marine requis pour obtenir seuls leur indépendance. De l’autre coté, Cornwallis qui commandait l’armée britannique reçoit également dans le même temps des troupes fraîches puisque 12 000 soldats arrivent pour renforcer les rangs des loyalistes.

Portrait de Louis XVI en costume de sacre

Rochambeau débarque à Rhode Island le 10 juillet et peut mener des opérations de concert avec Washington pour qui les renforts sont plus que bienvenues. En effet, les troupes américaines sortaient d’un hiver particulièrement difficiles lors duquel ils manquèrent de tout, et qui vit de nombreux soldat se mutiner et fuir les combats.

La marine française joue également un rôle décisif puisque les américains ne disposant pas de navires de combat, ils auraient été incapables de résister à la Royal Navy qui apportait sans cesse des renforts et de l’équipement à ses hommes déployés sur place.

Bataille de la baie de Chesapeake

La bataille de la baie de Chesapeake illustre très bien cet état de fait. L’amiral de Grasse stationné à Saint-Domingue rejoint la baie de Chesapeake, qui donne accès à la ville de Yortown (Virginie) où sont réfugiés Cornwallis et ses hommes, mais la flotte anglaise apprend sa manœuvre et part à sa poursuite.

baie de Chesapeak, le 5 septembre 1781

L’amiral français occupe la baie et interdit donc aux navires britanniques de porter secours aux anglais bloqués à Yorktown. Quand la flotte britannique se présente dans la baie le 5 septembre 1781, l’amiral de Grasse décide de laisser quatre de ses vingt-quatre vaisseaux garder la baie et se porte au devant de l’ennemi avec le reste. Dix-neuf vaisseaux de lignes commandés par l’amiral Graves lui font face. La canonnade dure plusieurs heures et ce sont les français qui ressortent largement victorieux puisqu’un navire anglais est coulé, cinq sont très endommagés et Graves perd plus de 500 marins. Après avoir mis l’ennemi en fuite, de Grasse tente de poursuivre les fuyards mais ils sont trop rapide. Il revient donc dans la baie de Chesapeake et empêche tout secours aux assiégés de Yorktown.

Rochambeau marche sur Yorktown

Pendant ce temps là Rochambeau qui avait initialement prévu, en accord avec Washington, de marcher sur New-York apprend par l’intermédiaire de La Fayette la présence de Cornwallis. Le français prend donc la décision de se rendre en Virginie pour affronter les 7500 britanniques accompagnés d’environ 2000 mercenaires allemands qui sont calfeutrés dans Yorktown.

George Washington qui apprend tard la décision de Rochambeau, le rejoint avec mauvaise grâce pour mettre le siège à la ville. Washington à sous ses ordres 8845 insurgés américains auxquels il faut ajouter les volontaires français de La Fayette dirigés par le colonel Armand (environ 4800 hommes) et le corps expéditionnaire français de Rochambeau qui compte 6000 soldats. Ce sont donc 10 800 français qui prennent part à ce siège.

Prise de Yorktown

La flotte française assure le blocus maritime de la ville mais débarque également des canons pour augmenter la puissance de feu de l’artillerie française. La ville est puissamment défendue par plusieurs redoutes et forts et une artillerie fournie mais encerclée et sans espoir de renfort. Ce sont tout d’abord les redoutes et les bastions qui tombent sous les boulets de canon. C’est lors de cette bataille que sont utilisés pour la première fois les nouveaux canons de Gribeauval qui permettent une meilleure précision, une plus grande puissance et une meilleure maniabilité de l’artillerie. Ces canons qui seront ensuite beaucoup utilisés lors des guerres napoléoniennes démontrent la supériorité de l’artillerie française.

Après plusieurs escarmouches et assauts repoussés, les britanniques finissent par céder sous la puissance de feu et la supériorité numérique des franco-américains. Lord Cornwallis en accord avec ses subalternes décide de rendre les armes le 17 octobre et la capitulation est signée le 19 octobre 1781 après 21 jours de combat.

Reddition des anglais après la prise de Yorktown. À gauche les Français de Rochambeau, à droite les insurgés de Washington.

Cornwallis prétexta être malade pour éviter l’humiliation de la capitulation et envoya un de ses subordonnés, le Général O’Hara, signer à sa place. Cette défaite crée une onde de choque jusqu’à Londres où le premier ministre est renvoyé et est remplacé par des hommes politiques favorables à la paix. Des négociations secrètes menées par Benjamin Franklin sont entamées entre Washington et Londres mais sans mettre la France au courant.

Cette victoire est la dernière bataille d’importance de la guerre d’indépendance américaine et le traité de Paris signé le 3 septembre 1783 reconnaissant l’indépendance américaine met fin aux hostilités.

La France victorieuse mais ruinée, les États-Unis libres mais ingrats

Cette guerre dont la victoire finale est pourtant du seul fait de la France ne lui a presque rien rapporté (quelques îles mineurs dans les Antilles et quelques comptoirs en Inde, mais le Canada peuplé de Français reste malheureusement sous domination anglaise) si ce n’est des finances dans un état désastreux. En effet, les dépenses directes dues à la guerre sont estimées à 1 milliard de livres auxquelles il faut ajouter douze millions de livres prêtées aux américains et douze millions de livres de dons. La France, a, par ailleurs, accepté d’avancer six millions de livres pour la reconstruction des États-Unis dévastés par la guerre.

Les conséquences pour la France sont dramatiques puisque cette crise financière causée par l’expédition outre atlantique va fragiliser le régime durablement et endommager les capacités commerciales du pays ce qui sera une des causes de la révolution française quelques années plus tard. Par ailleurs, bien qu’aillant tout fait pour supporter autant militairement que financièrement les insurgés américains, ces derniers se comportent comme des ingrats à l’égard de la France puisqu’ils choisissent de faire de la Grande-Bretagne leur premier partenaire commercial plutôt que le pays leur ayant offert leur indépendance.

En lieu et place de territoire, la France aura néanmoins retrouvé son prestige et sa fierté grâce à cette victoire sur les britanniques !

Pour en savoir plus sur l’implication de la France dans la guerre d’indépendance américaine :

– La France et l’indépendance américaine écrit par Olivier Chaline (2008)

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